F.C. Corrèze – Deuil du suicide d’un enfant

Ma rencontre avec Jean-Pierre Cauver,

Je connais bien sa ville puisque j’y habite depuis huit ans. Sa rue est la principale rue commerçante, je la connais par cœur.

Je n’avais pas remarqué jusque là cette petit porte coincée entre deux boutiques. Pourtant c’est bien là, son nom est sur la porte.

J’entre, et je me retrouve dans un couloir d’immeuble ancien, qui débouche dans une sorte de patio au fond duquel se trouvent des escaliers en pierre.

Malgré la vétusté des lieux, un délicat parfum se dégage et m’invite à avancer. Je monte les escaliers et je me retrouve sur un balcon en bois, couvert.

Il m’attend sur le pas de sa porte d’appartement et il m’invite à rentrer. Après les salutations d’usage, il m’offre un thé et m’incite à le rejoindre dans sa kitchenette pour participer à la préparation du thé. Je ne suis pas très douée en la matière. Il me met à l’aise, tout en me posant des questions sur le thé, sur mes goûts, mes centres d’intérêt.

Nous rejoignons son bureau, et je m’assoie en face de lui, la tasse à la main. J’apprends à apprécier l’odeur du thé avant de le savourer, comme on peut savourer un grand cru.

La musique de Mozart en fond sonore, l’odeur et le goût du thé, la vue des tableaux au mur, des objets sur la table, des nombreuses pendules dont une seule est à l’heure, mes sens sont en éveil. J’observe.

Lui aussi m’observe. Il me parle, me questionne, m’explique le procédé, la méthode, la douleur physique et mentale, plusieurs fois.

Plusieurs fois dans la matinée, il m’offre à nouveau le thé, une autre variété, une autre odeur, mais le même rituel.

Quand va-t-il commencer à travailler ? J’attends quelque chose de marquant, un déclic. Je m’interroge. En réalité, il a commencé depuis la première minute sans que je m’en aperçoive.

Je suis venue le voir pour le deuil de mon fils. Il s’est suicidé en se tirant une balle dans la tête à l’aide d’une carabine.

Je vais maintenant devoir lui parler de lui et des images d’horreur qui me hantent l’esprit depuis maintenant plus de onze ans, depuis que je l’ai découvert, le visage ensanglanté.

C’est dur de parler de tout ça, mais je comprends que c’est nécessaire.

Il prend des notes. Il refait du thé. Il entre dans le vif du sujet : celui pour lequel je suis assise en face de lui, la souffrance d’une mère qui a perdu son enfant dans des conditions dramatiques.

Je raconte les circonstances et les détails de sa mort, ma vision de l’horreur, les images récurrentes qui me viennent toujours à l’esprit. Je suis en larmes. Mon regard fuit et se réfugie dans le mouvement des poissons rouges. Ils évoluent tranquillement dans leur aquarium. Je les suis des yeux.

Sur une carte de visite, il écrit : « A la fin de la consultation, vous serez totalement apaisée du traumatisme que représente le deuil de M. ». Il pose le message sur le bureau.

Au bout de trois heures, il me laisse une petite heure de repos pendant laquelle je dois aller me restaurer. Il est midi passé et je n’ai pas vu le temps passer.

A 13h30 la séance reprend avec une tasse de thé. Il me demande de reformuler les propos du matin, de mettre des mots sur ma douleur, sur ma culpabilité.

Il me demande de changer de fauteuil, et de m’asseoir face à une fenêtre. La lumière est tamisée pas un rideau jaune. Une caméra filme la scène. La séance de désensibilisation peut commencer.

J’essaye de suivre à la lettre les consignes qu’il me donne. Je perds la notion du temps. J’ai du mal à suivre. Mes yeux ont du mal à suivre. Ma tête et mon cerveau sont en surpression.

Je réponds spontanément aux questions qu’il me pose à la fin de chaque séquence. Mes propos sont sûrement quelque peu incohérents. Des images défilent devant mes yeux.

Peu à peu, ces images changent de substance. Elles s’adoucissent. Je les vois à travers un voile. Elles deviennent tolérables.

A la fin de la séance, je suis épuisée, vidée. Pendant quelques minutes, il me demande de me reposer.

Je relis le message posé sur le bureau. Il prend enfin du sens. Je suis bouleversée par cette rencontre.

J.P. Cauver me laisse regagner mon domicile vers 18h, avec la promesse de l’appeler le lendemain.

Presque un mois s’est écoulé depuis cette unique consultation. Je me sens bien. Je suis libérée de ce fardeau qui m’oppressait depuis tout ce temps. Je pense à mon fils très souvent. Les images qui me viennent à l’esprit sont celles d’un enfant rieur et enjoué ou celles d’un adolescent sportif et dynamique.

Je peux regarder des photos ou parler de lui sans larmes dans les yeux, et sans souffrance. Les images de sa mort existent toujours dans ma mémoire. Je n’ai rien oublié, mais elles se trouvent simplement et naturellement chassées et remplacées par des images de sa vie.

F.C.

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